L’INCESTE PAR DÉLÉGATION : DE L’INCESTUEL A L’INCESTE !

On compte 6,7 millions de victimes de l’inceste en France, soit 10% des Français. Une personne sur 10. Dans une classe de 30 élèves, 3 sont potentiellement victimes d’inceste. 78% de femmes et 22% d’hommes, aujourd’hui a l’heure de la libération de la parole, un homme a accepté de nous raconter son histoire, celui d’un jeune garçon innocent subissant encore aujourd’hui les séquelles laisser par sa grand-mère qui également son bourreau, de ses troubles du comportement a ses pensées suicidaires Marc nous livre un témoignage poignant sans concession. 

« Je m’appelle Marc, je suis né un samedi 13 septembre aux alentours de 14 h. C’est là que commence ma drôle de vie. Ma grand-mère maternelle folle de cette nouvelle choisit d’arrêter tous les bus sur laquelle mon grand-père assurait des allers/retours comme chauffeur. Un début sur les chapeaux de roues !

Ma mère avait 26 ans et mon père 24 ans. Nous habitions dans le 93 dans une commune un peu tranquille, d’abord dans un appartement puis rapidement en pavillon. Les voisins veillaient sur mes parents et ma famille, identifiée comme un peu originale. Ils fermaient régulièrement la porte du garage qui restait ouverte régulièrement. Ils sonnaient pour indiquer à mes parents qu’il fallait changer de côté le stationnement de leur véhicule en raison de l’alternance. Ils donnaient aussi des conseils à ma mère qui ne faisait pousser que des tiges sur ses jardinières en préconisant d’ajouter un plateau dessous pour retenir l’eau et éviter qu’elle ne se déverse dans la rue. Avec mon frère, il nous arrivait que mes parents nous charge en voiture avec des chaussons sans chaussures… Bref, un peu folklorique tout cela.

Deux périodes ont ensuite suivi. Une première : celle des colonies de vacances. Résultat, du monde tout le temps à la maison, guitare à la main pour faire des veillées, pour imaginer des projets pédagogiques… et en plus vie en collectivité pendant les congés scolaires. 

Deuxième période, celle de l’Afrique. Mes parents conduisaient des projets humanitaires au Sénégal et au Burkina Faso de l’époque. Là encore, du monde tout le temps à la maison : fêtes africaines, repas traditionnels à la main avec femmes et hommes séparés, de nouvelles personnes le matin au petit déjeuner qui occupaient successivement le studio aménagé spécialement à cette fin.

Dans ce contexte, mon frère et moi étions un peu négligés. Mes parents travaillaient à Paris avec des temps de trajets importants et lorsqu’ils étaient à la maison, nous étions en collectivité. Rapidement, j’ai dû assurer des tâches classiques de gestion d’une maison : accompagner mon frère à l’école, repasser, faire à manger…

Dans ce contexte de saturation de leur emploi du temps, mes parents nous confiait, mon frère et moi, à mes grand-parents maternels. Plusieurs raisons à cela. Ma mère était fille unique et donc ses parents plus disponibles que mes grand-parents paternels avec leurs 4 enfants et leurs petits enfants nombreux.

Une autre donnée était que ma grand-mère maternelle était très invasive. Elle venait souvent chez mes parents, ouvrant la porte avec sa clef sans avoir prévenu… Il est à noter que ma mère a toujours indiqué qu’elle n’avait jamais reçu de marques d’amour et de tendresse de la part de sa mère. Cette dernière avait surinvesti le champ éducatif en voulant que ma mère fasse les meilleures études.

Le mécanisme de garde par ma grand-mère maternel s’est mis en œuvre assez rapidement. Mes parents étaient occupés et centrés sur eux. Ma grand-mère avait besoin de remplir son vide affectif. Ma mère recevait des marques valorisantes de la part de sa mère quand j’étais confié à elle. 

Mon père trouvait ce mode de garde pratique ; lui aussi faisait l’objet de critiques de rejets de la part de ma grand-mère. Finalement, me confier à ma grand-mère lui donnait du bonheur ; bonheur retransmis à mes parents par cet échange.

J’ai donc passé de longs moments chez ma grand-mère, y compris après la naissance de mon frère 4 ans après. Mes souvenirs : une grand-mère invasive, qui ne cessait de vouloir nous embrasser, je dormais dans son lit, il lui arrivait d’être dévêtue devant moi… Elle nous surnourrissait avec des barres chocolatées, gâteaux, de la charcuterie…

Mon enfance fût de ce fait une enfance de gros moqué à l’école. Autonome pour faire tourner la maison familiale. Très mal psychologiquement. Dès l’âge de 4 ans, mes parents m’ont conduit chez un psy parce qu’ils me tapaient trop. J’étais agité et faisais beaucoup de bêtises. Un an et demi de suivi qui s’est arrêté brutalement. Ma mère ayant jugé que ma situation s’était améliorée.

En CE1, j’ai oublié complètement mes acquis de lecture de CP. Résultat, je déteste le « Petit Prince » car chaque soir, mes parents me forçaient à lire à voix haute ce livre pour lever mes blocages de lecture. Ma scolarité au primaire fut assez agitée : j’ai passé ma scolarité seul à ma table ou à ma table complètement collée au bureau de l’instituteur. La raison était que je bavardais beaucoup trop.

Le collège a été plus compliqué en raison des moqueries que je subissais à cause de mon surpoids. Au lycée, arrivé dans un lycée coté parisien, mon niveau scolaire moyen s’est écroulé. Redoublement de la 1ère. La terminale s’est très bien déroulée, un peu comme si, j’avais franchi une sorte de blocage.

J’ai obtenu facilement un BTS. Plus difficilement le diplôme d’ingénieur qui prolongeait le BTS. J’ai connu mes premières grosses dépressions que j’analyse avec recul aujourd’hui. À l’époque, je ne connaissais pas les symptômes et me débrouillais comme je pouvais. À la relecture de mon parcours enfant, je pense que j’ai eu d’autres épisodes sans que j’en aie conscience et que je sois traité médicalement.

Depuis petit, tant à l’école que dans mes activités de loisirs, j’avais des relations compliquées aux autres. L’insertion avec les adultes et en colonies de vacances comme avec les Africains, pas trop de problème. En revanche, à l’école, avec les autres élèves et les profs, j’avais plus de difficultés à donner ma confiance, à entretenir des liens durables.

À la même époque, mon frère et moi, sommes partis de chez nos parents ; lui pour ses études, moi pour trouver un travail.

C’est à 37 ans qu’au passage à la nouvelle année, j’ai eu comme un pétage de plomb incompréhensible. Résultat : le 1er janvier, je passais un test sérieux sur ma dépendance alimentaire, évaluée à moyenne. Il me fallait donc trouver une solution. J’ai ainsi choisi de m’orienter vers une psy spécialisée dans les troubles du comportement alimentaire. C’est au cours de ce travail qu’elle a mis à jour que j’avais subis des abus petits. Sacrée nouvelle !!

Je savais du côté maternel ma grand-mère trop invasive. Je savais aussi que mon grand-père avait été incesteur à l’endroit de sa fille. C’était alors sa mère qui s’étaient interposée. Une fois, alors que j’entrais nu dans la douche ado, j’avais aperçu un regard étrange de mon grand-père qui m’observait.

J’avais en conséquence une amnésie traumatique et tous les symptômes d’un trouble post-traumatique. Finalement, j’avais une hérédité de culture incestuelle, préalable à l’inceste tant du côté paternel que maternel. Cette culture incestuelle est le terreau de l’inceste. 

Les frontières sont troublées : entre les générations, entre les territoires des individus, à propos des besoins des uns et des autres… Cette possibilité de dépasser les limites du respect de l’autre, rend plus probable un dépassement sur le corps de l’autre : le tabou ultime de l’inceste est ainsi dépassé. 

Mes parents étaient donc, eux aussi, de culture incestuelle, mon père sans inceste, ma mère avec. Cette culture incestuelle occupe toutes les activités de la vie et toutes les interactions sociales. Résultat : le réseau d’amis de mes parents est aussi de culture incestuelle. Qui se ressemble, s’attire.

Lors du travail thérapeutique, il est vite arrivé d’interroger le triangle relationnel entre mes grand-parents maternel, mes parents et moi. Nous avons identifié que j’étais échangé par mes parents à ma grand-mère maternelle pour recevoir en retour des marques d’amour de sa part. Cela s’appelle de l’inceste par délégation. 

Petit, je me trouvais trahi par toutes celles et tous ceux qui auraient dû me protéger sur le plan affectif et matériel. Dans le même temps, j’avais des parents négligeant. Tous les signaux d’alerte que j’avais pu émettre : mon poids, mes problèmes de comportements, mes troubles très important du sommeil, une période de toc de propreté… n’ont jamais été vus par personne. La trahison des adultes est complète.

Par crainte de souvenirs reconstruits, j’ai voulu vérifier le diagnostic d’abus. J’ai récupéré mon dossier de suivi psy à l’âge de 4 ans. À la lecture du compte rendu, il était noté que ma mère était en retrait et fermée, faisant plus vieille que son âge. Il y est aussi indiqué que je signale à plusieurs reprises une femme avec un chignon, autour de laquelle je fais une fixation.

Tous mes dessins de l’époque ont aussi été interprétés par une pédospychiatre. La présence de formes sexuelles phalliques ou féminines sont trop présentes. L’ensemble confirmait donc des abus. Dernière vérification auprès de l’institut de victimologie de Paris, j’ai rencontré une psychiatre spécialisée qui a validé l’existence de troubles post-traumatiques consécutifs à des abus et a indiqué des pistes d’explorations de troubles psychiatriques secondaires : bipolarité ou troubles borderline. Et c’est ce que j’ai : un trouble borderline qui m’oblige à avoir un traitement médicamenteux de fond : 4 comprimés le matin, 7 comprimés le soir à la fois pour stabiliser mon humeur, estomper les symptômes de dépression et diminuer mon anxiété. Ce traitement de soutien sera à vie. Il pourra varier en dosage en fonction des évolutions de ma vie : plus légère ou plus sombre. 

Ma relation à mes parents à dès lors été difficile. D’abord, une rupture de contact complète pendant 4 mois lors de la révélation initiale. Ensuite, une reprise de contact progressive et un récit de mes analyses partagé avec eux. La première fois, la réaction de mes parents a été immédiate. Mon père a indiqué : « Ça ne m’étonne pas. Quand tu étais petit et qu’elle te changeait, elle embrassait ton sexe régulièrement. Je l’avais remarqué, mais n’est rien fait. » 

Ma mère n’a rien évoqué, mais indiqué que ça ne l’étonnait pas. À la suite de cela, mes parents se sont réfugiés dans un déni et le silence familial. Aujourd’hui encore, presque 10 ans plus tard, ma mère me demande encore si je veux qu’elle en parle à la famille. Ma mère m’a aussi dit que ce n’était pas une agression mineure qui mettait tout par terre et qu’il fallait se prendre en charge. Ma mère continue à s’occuper de sa mère, mon agresseur, qui est maintenant en EPAHD. Elle avait cru pendant un temps que l’auteur était son père et n’allais plus sur sa tombe.

Je suis en colère vis-à-vis d’eux, d’autant qu’ils sont dans le déni. Leur 2 tentatives d’excuses n’ont eu aucune crédibilité à mes yeux puisque leur déni était évident et blessant. Aujourd’hui, ma relation à eux est si difficile que je surréagis à chacune de leurs paroles, de leurs comportements… Ma carence de demande d’amour est flagrante. Quand je suis à leur contact, je pleure à cause d’eux avant de me coucher. Je suis obligé de vivre au contact de mes bourreaux qui se refusent de se reconnaître comme tels. Ce n’est pas sans douleurs.

Mon frère lui n’a pas subis d’abus, j’ai toujours été en distance avec, probablement pour le protéger de mes aveux et de mon mal-être. Aujourd’hui, nous entretenons des relations à distance chaleureuses, mais pas proches. 

De mon côté, j’ai réussi une insertion professionnelle qui s’est terminée par un harcèlement moral. J’ai enchainé les CDD puis 16 ans dans une grande entreprise, période qui vient de s’interrompre par un nouveau harcèlement moral. Très récemment en septembre 2021, le diagnostic est tombé, j’ai un trouble du comportement borderline. C’est 2% de la population qui est concernée. C’est un trouble souvent consécutif à des agressions sexuelles. 

Si certains sont à la rue et toxicos, je suis intégré socialement, mais fracassé. Mon faux self, ce que je montre, est très loin de ma personnalité réelle. Je suis en fait un mort vivant qui ne pense qu’à mourir pour arrêter les dégâts ; raison aussi pour laquelle je ne veux pas d’enfants. J’ai une carapace vide, à fleur de peau, traversée de charges émotionnelles importante et à l’anxiété généralisée.  Je suis socialement intégré, mais je ne peux pas partager ce que j’ai vécu ou très peu. C’est souvent trop difficile à entendre et à comprendre. Le cerveau de mes interlocuteurs rejette l’information ; ce qui est normal. Dans le même temps, je dois endurer les plaintes des uns et des autres sur des sujets de leur vie qui me paraissent assez anecdotiques, mais qui leur posent problème. Alors, il faut être patient, s’effacer… Au moins, la dissociation (se couper de ses émotions, mais rester dans le réel – c’est un moyen défensif du cerveau quand les évènements sont beaucoup trop traumatisant) est utile dans ces cas-là ! Je l’utilise volontiers comme le sourire (j’ai appris à faire semblant depuis longtemps). Il faut bien quelques menus avantages ! (sourire)

J’ai à plusieurs reprises mis ma vie en danger. Ces troubles du comportement expliquent aussi mes relations parfois difficiles avec les autres et notamment que j’ai été victime de harcèlement moral au travail. Mon estime de moi oscille entre être une sous merde et parfois, de façon furtive, un sentiment de toute puissance. Quand on est écorché vif, tout peut toucher. D’ailleurs, j’ai une horreur absolue qu’on me touche. Si je ne peux pas voir la main qui va se poser sur moi, je sursaute systématiquement, y compris avec mes conjoints. J’ai une extrême pudeur aussi. Tout cela a forcément des répercussions sur ma vie sentimentale et sexuelle.

Aujourd’hui, je n’ai pas d’avenir. Je vais me battre pour gagner le conflit qui m’oppose à mon ancien employeur. Ensuite, je n’ai pas de visibilité sur ce que je vais faire. Il n’est pas possible d’attaquer ma grand-mère pour faire reconnaître les abus : elle est démente et ne reconnaîtra jamais ce qu’elle m’a fait. Mon scénario de suicide est arrêté et abouti. Je veux disparaître sans gêner. Mes affaires seront sous carton pour aller à la benne. Le mobilier pourra être repris par des amis. Mon plan de prévoyance reviendra à mes neveux. Je prévois d’avoir la somme nécessaire pour mon incinération si on retrouve mon corps. Ma voiture sera à disposition des passants proches des falaises dans lesquelles je me serai jeté après avoir tranché ma carotide. Ce sera ma libération. »

Les associations et organismes à contacter pour témoigner d’un inceste sont nombreux, on vous les redonne ici : Association Internationale des Victimes de l’inceste, SOS Inceste : 02 22 06 89 03, Mémoire traumatique et victimologie, Association d’action/recherche et échange entre les victimes d’inceste, Le Monde à travers un regard

Ensemble, donnons la possibilité aux personnes fragilisées de s’exprimer, à travers des actions concrètes et ambitieuses. Nos budgets étant de plus en plus contraints, nous sollicitons votre bienveillance. Vous pouvez dès à présent faire un DON en ligne, Par ce geste, vous contribuez à l’émergence de nouveaux projets bénéfiques pour notre société et la libération de la parole. Chaque participation peut faire la différence.

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